La première fois qu’on voit le Lac de Sainte-Croix, on cherche le filtre. L’eau est d’un bleu-vert intense, presque tropical, qui jure avec les falaises grises et la garrigue. Ce n’est ni Photoshop, ni un reflet du ciel. Voici l’explication, et pourquoi elle change selon les endroits.

Trois raisons qui expliquent cette couleur

1. L’eau pure est déjà légèrement bleue. L’eau n’est pas totalement transparente : elle a une nuance bleue intrinsèque. La lumière du soleil est un mélange de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Quand elle pénètre dans l’eau, les molécules H₂O absorbent rapidement les longueurs d’onde rouges et jaunes (en quelques mètres). Le bleu, lui, traverse l’eau beaucoup plus loin avant d’être renvoyé vers l’œil. Trop peu perceptible dans un verre d’eau, ce bleu saute aux yeux dès qu’on regarde une eau profonde et très pure.

2. Le Verdon rivière est vert émeraude à cause du calcaire et des micro-algues. En descendant des Alpes du Sud, le Verdon creuse un immense canyon calcaire. L’eau arrache et dissout d’infimes particules de carbonate de calcium qui restent en suspension dans le courant, et qui diffusent très fortement la lumière verte. Au printemps et en été, le soleil provençal favorise aussi le développement de micro-algues (phytoplancton) dont la chlorophylle renvoie du vert. Ce cocktail donne au Verdon son vert émeraude si caractéristique. C’est aussi de là que vient son nom, du latin viridis, « vert ».

3. Le lac de Sainte-Croix vire au turquoise à cause de la décantation. Quand le Verdon se jette dans le lac de barrage de Sainte-Croix (mis en eau en 1973), l’eau ralentit brutalement. Les particules les plus lourdes (vase, boue, gros grains de sable) tombent au fond. Il ne reste en suspension que des microparticules de calcaire ultra-fines, invisibles à l’œil nu à l’unité, comme une fine poussière minérale. Trop petites pour rendre l’eau trouble, mais tout juste assez présentes pour diffuser une lumière verte qui se mélange au bleu naturel de l’eau profonde. Vert + bleu = turquoise, sans perdre en transparence.

Et surtout, le fond du lac est recouvert de marnes et d’argile claires. Cette matière blanche-beige agit comme le fond d’une piscine : elle renvoie la lumière du soleil vers la surface et rend la couleur encore plus éclatante. C’est la même signature qu’on retrouve dans les autres lacs de barrage du Verdon : Chaudanne, Castillon, Quinson, Esparron, Montpezat.

Résultat : la même eau au départ. En rivière, le courant garde tout en suspension, le vert domine. Dans le lac, la décantation affine les particules et laisse le bleu naturel prendre le dessus. Turquoise.

Schéma explicatif : comment le calcaire, les micro-algues et l'argile du fond donnent au Lac de Sainte-Croix sa couleur turquoise

La couleur change selon les saisons

En hiver et au printemps, quand les pluies et la fonte des neiges apportent plus de particules, l’eau vire à un vert plus opaque. En été, avec moins de ruissellement, elle devient plus claire et plus bleue.

C’est en juin, juillet et septembre que la couleur est en général la plus dense, et la plus photogénique.

Ce que ça change pour la baignade

L’eau est propre et saine. La qualité est suivie régulièrement, classée “excellente” la plupart des années. La transparence va de 3 à 8 mètres selon la zone et la saison.

Le turquoise est plus fort en eau profonde. Depuis un bateau électrique, au-dessus de 10 à 15 mètres de fond, c’est là qu’il prend toute sa force.

Les photos

La lumière du matin (avant 10h) et celle du soir (après 17h) réveillent les reflets turquoise. En plein midi, soleil au zénith, l’eau paraît plus verte. Le coucher du soleil depuis les hauteurs de Bauduen, quand l’eau tient ensemble le vert, le bleu et l’or, c’est le souvenir que nos hôtes nous citent le plus souvent.

La couleur selon les points de vue

La même eau ne se voit pas pareil selon l’angle.

Depuis le bord, la couleur est intense mais plate. En eau peu profonde, on voit le fond, des galets clairs sous une eau transparente. Le turquoise est net, presque irréel.

Depuis un bateau électrique en plein lac, c’est là que l’effet est le plus fort. Sous la coque, l’eau change à mesure qu’on s’éloigne du bord : bleu-vert pâle par 3 mètres, bleu profond quasi noir par 15. À l’entrée des Gorges, là où les falaises se referment, la couleur passe entre l’émeraude et le jade.

Depuis les hauteurs de Bauduen, le regard plonge sur 2 200 hectares. La teinte change selon les zones : plus claire là où le fond remonte, plus dense au milieu. Par beau temps, la surface réfléchit le ciel et diffuse sa propre lumière bleue en même temps. De là, les photos portent le plus loin.

Ce phénomène est-il unique en France ?

Non, mais il est rare. Les autres lacs turquoise français sont surtout en montagne : lacs glaciaires alpins (Brienz côté suisse, Annecy dans une moindre mesure), où la même “farine glaciaire” donne des couleurs proches. La particularité de Sainte-Croix, c’est d’avoir cette eau à 480 mètres d’altitude seulement, au milieu d’un paysage de garrigue et de calcaire. Un décor méditerranéen, une eau qu’on attendrait plus au sud.

Ce que la couleur dit de la baignade

Turquoise ne veut pas dire trouble. Ici, l’équilibre est parfait : juste assez de micro-particules minérales pour donner cette couleur, très peu de vase, de boue ou d’algues qui rendraient l’eau opaque. C’est lié au bassin versant : le Verdon traverse des zones très peu industrialisées et peu agricoles avant d’arriver. La qualité de baignade est classée « excellente » presque chaque année.

Concrètement : pas d’allergies cutanées fréquentes, pas d’odeur, fond visible même en eau assez profonde. Avec un masque, on voit à plusieurs mètres depuis la surface.

Les activités nautiques sur le lac, bateaux électriques, kayak, paddle, profitent directement de cette clarté : le fond défile sous la coque, les poissons passent, les algues bougent.